Le presqu’homme, roman des temps futurs, Marcel Roland, lpllapetitelibrairie.fr

Alix Forest traversa le jardin, entra dans le petit salon par le perron, et poussant la porte de l’atelier, appela sa « première » :

– Mademoiselle Julienne !

Elle commença de défaire, devant une glace haute et mince, son ample pèlerine de peaux d’écureuils, son chapeau formé d’une tête de cèpe énorme, unique, en peluche marron. Puis elle s’affala dans un coin du divan, les pieds tendus vers la bouche du calorifère. Mais Julienne entrait, s’écriait.

– Monsieur votre cousin Murlich est arrivé !

– Vous m’avez excusée ? Vous lui avez dit que j’avais beaucoup regretté de ne pouvoir aller à la gare, à cause de cette course urgente ?

– Oui, Mademoiselle.

– Ce pauvre homme ! Je vais lui dire bonjour… Alors, Lucie a fait les honneurs du pavillon du fond ?… Il n’avait pas de retard ?… Est-ce que sa malle est arrivée en même temps que lui ?

– Sa malle ! Oh ! mais c’est un déménagement !… Plusieurs malles, valises, paquets. Et puis, ils sont deux.

– Comment, deux ? s’étonna Mlle Forest. Il y a quelqu’un avec lui ?

– Mais oui, un autre Monsieur.

– Tiens !… Comment est-il, gros, grand, petit, maigre, blond, brun ?

– Oh ! vous savez, je ne les ai guère regardés, ni Lucie non plus.

– Ça, par exemple, ça m’intrigue. Un autre bonhomme ?… Enfin, n’importe, nous verrons ça tout à l’heure…

Alix leva prestement une main :

– Dites-donc, Julienne, pendant que j’y pense ! – Mais avec qui donc peut être arrivé mon cousin Wolfram-Pierre Murlich, ce solitaire endurci ? – J’ai eu, en chemin, l’étincelle, l’éclair de génie, vous savez ? pour cette robe de Balsamore… Tout en champignons, ma chère !

La « première » hocha la tête, en enroulant sur son index un fil cueilli à sa manche.

Alix continuait.

– Hein ? en girolles de soie gaufrée, un orangé merveilleux. Est-ce une idée ? Et puis vous mettez une ceinture de velours peint au même sujet… Vous ne voyez pas ? Moi, je l’ai dans l’œil, je pourrais vous le dessiner.

Enfin, Julienne répondit :

– Jamais Berthe Balsamore ne voudra accepter ça, elle ne peut pas entendre parler de champignons ; ce n’est pas pour en porter jusque sur la scène !

– Ah ! jeta la couturière avec un mouvement de tête qui était un défi, il faudra bien qu’elle en porte ! Est-ce pour rien que j’ai lancé la mode, peut-être ?… Moi, ce corsage, je trouve que ça fera un effet !… Mais vous êtes là à bavarder, j’oubliais mon brave voyageur ! À tout à l’heure ; pensez-y, à mon idée !

Elle reprit sa pèlerine, et d’un même mouvement, les deux grandes filles se tournèrent le dos, l’une pour rentrer dans l’atelier, dont la porte en s’ouvrant, laissa filtrer un rire, l’autre pour descendre au jardin. Mais comme Alix sortait, déjà emmitouflée dans le froid vif de cette matinée de janvier, elle aperçut à quelques pas son cousin Murlich qui s’avançait.

Il n’avait pas trop changé depuis des années qu’elle l’avait vu, un peu maigri seulement, les traits plus rudes, mais toujours empreints de bonhomie, la peau bronzée par les voyages. Un petit homme correct et serré, à barbe grise, à lunettes teintées de bleu. Il marchait très droit, l’air modeste avec son vêtement sombre et son chapeau de feutre mou. Et quand ils furent l’un devant l’autre, Alix se pencha pour l’embrasser sur les deux joues. Il y eut un court moment où ils se tinrent les mains, heureux. Murlich s’écriait :

– C’est tout juste si je te reconnais, sais-tu ! Quelle grande femme tu fais maintenant !… Songe qu’il y a près de onze ans que j’étais venu ! Tu étais encore en jupes courtes…

Le plaisir de lire avec La Petite Librairie

Marcel Roland, de son vrai nom Joseph Christian Marcel Roland, était un écrivain français né le 26 août 1879 à Sète (Hérault) et décédé le 11 octobre 1955 à Cremps dans le Lot. Il est surtout connu pour ses ouvrages de vulgarisation scientifique publiés dans la revue Mercure de France.

Il a acquis une certaine notoriété par sa série de romans intitulée « Les Temps futurs », qui a marqué le genre de l’anticipation ancienne. Le troisième tome de cette série, « La Conquête d’Anthar », a remporté le prix Excelsior en 1913. Il a également publié une série de « Contes inédits des Temps Futurs » en 1909, regroupés pour la première fois en 2020 dans l’anthologie « Microscopes et Télescopes suivi de Contes inédits des Temps futurs » (Flatland).

Marcel Roland a contribué à de nombreux périodiques en tenant des rubriques telles que « Le Carnet à souches » dans La Critique indépendante, « La Science et les Hommes » dans La Liberté, « Les Bois, les champs et les jardins » dans Candide, ainsi que « La Nature » dans Mercure de France.

Parmi ses œuvres notables figure le roman « Prosper Batignat, homme de lettres (Le Prolétariat intellectuel) », publié aux Éditions de Vox en 1907. Il a également réutilisé le personnage de Prosper Batignat dans plusieurs chroniques et billets d’humeur ultérieurs.

Il a reçu le prix Maurice-Renard en 1923 pour l’ensemble de son œuvre littéraire.

En 1903, Marcel Roland a épousé Marguerite Feuillade à Paris. Malheureusement, leur fils unique, Yves, est décédé en 1929 à la suite d’une asphyxie au monoxyde de carbone dans la salle de bain familiale.

Marcel Roland entretenait des amitiés avec la famille de l’entomologiste Jean-Henri Fabre et fréquentait régulièrement l’Harmas. Il était également proche de Marius Roustan, sénateur de l’Hérault.

Après son décès en 1955, Marcel Roland a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise, dans la 16e division, à Paris.

Serge

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